Calendrier

« Novembre 2018
LunMarMerJeuVenSamDim
 1234
567891011
12131415161718
19202122232425
2627282930 

Un kärchérisé de la République

article

Blog

Derniers billets

Compteurs

Liens

Fils RSS

L’islamisation des problèmes éducatifs : les dérives culturalistes du Rapport Obin

Par Un kärchérisé de la République :: 03/06/2007 à 10:20
L’islamisation des problèmes éducatifs : les dérives culturalistes du Rapport Obin

par Djamel Assemi , Nasser Suleiman-Gabryel
jeudi 7 décembre 2006


Le rapport Obin écrit en 2004 à l’initiative des pouvoirs publics est symptomatique d’un nouveau discours du sens commun post 11 septembre 2001. A partir des attentats une nouvelle rhétorique idéologique a pris forme dont le principal axe se situe dans la confrontation entre les valeurs démocratiques (occidentales) et le nouveau terrorisme identifié par G.W Bush comme « l’islamo fascisme ».

A partir de cette nouvelle configuration, se décline une architecture discursive ou l’islam prend le relais du communisme comme nouvelle menace globale dans ce qu’un ancien directeur de la CIA qualifie de « troisième Guerre Mondiale ».

La nouvelle question de la laïcité a permis pour les nouveaux intellectuels de la guerre contre le terrorisme, de réinvestir une référence historique permettant de légitimer leurs présupposés nés des conséquences du 11 septembre (’’Les mosquées de Roissy’’ de De Villiers, ‘’La tentation obscurantiste’’ de Caroline Fourest, ‘’Les islamistes sont déjà là, enquête sur une guerre secrète’’ de Christophe Deloire et Dubois).

A l’aune de ce discours, l’école est réinstallée de manière téléologique comme référence indiscutable d’un combat actif pour la laïcité menacée par la tentation obscurantiste. : Emmanuel Brenner, ‘’Les territoires perdus de la République’’, Fayard, 2002 ;Guy Coq, Laïcité et République, Le Félin, 2003 ; Michèle Tribalat et Jeanne-Hélène Kaltenbach, La République et l’islam, entre crainte et aveuglement,Gallimard, 2002 ; Les nouvelles formes du sentiment religieux : un défi pour la laïcité moderne, L’Harmattan, 2003 (ouvrage collectif). La « laïcité » devient une nouvelle catégorie extensive qui définit au niveau national une lutte idéologique contre la montée de l’appartenance identitaire islamique et au niveau international situe le combat entre le modèle démocratique (Occident et Israël ) et le terrorisme islamiste ;( Bernard Lewis, Que s’est-il passé ? L’Islam, l’Occident et la modernité, Gallimard, 2002 ; Antoine Sfeir, Les réseaux d’Allah, Plon, 2001 et Dictionnaire mondial de l’islamisme, Plon, 2002.) Dans cette optique le vocable de la « militarisation » est souvent utilisé par les auteurs.

Pour cette nouvelle pensée faite de vieux préjugés, face à un Occident par essence faible et démocratique, de nouvelles « forces criminogènes » veulent tester la solidité des instances politiques, éducatives et intellectuelles de l’Europe et du monde occidental en général. Ces forces « diffuses » se situent dans les zones obscures et grises de nos sociétés : les banlieues, les quartiers, les populations migrantes. Ainsi les sources bibliographiques imprimées dans le rapport Obin relèvent d’une même filiation qui au nom d’un ordre républicain menacé identifie dans la montée de l’ « islamisation » l’émergence d’un nouveau danger à l’existence de l’Occident. Le rapport sur « Les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires » a été présenté par Jean-Pierre Obin en Juin 2004.

Il provient de l’Inspection générale de l’éducation nationale, commandé par le ministère de tutelle afin de rendre compte de manière « objective et rigoureuse » de la question de la laïcité à l’école. La problématique présentée aux cabinets des ministres en fin d’année scolaire 2002-2003 fut acceptée peu après la rentrée dans la forme suivante. Le rapport vise à répondre aux : « interrogations (qui) se multiplient sur les conditions de mise en oeuvre de la laïcité, notamment dans les établissements scolaires. Sur un des aspects de ce problème, les signes et manifestations d’appartenance religieuse, les ‘‘informations’’ les plus contradictoires circulent, y compris au sein de notre institution. En fait, aucune étude rigoureuse n’est disponible. » A cette fin le rapport doit : « procéder à un état des lieux objectif de cette question, de sa dynamique et de son évolution, en s’appuyant sur des enquêtes qualitatives opérées par des inspecteurs généraux dans des établissements situés dans un nombre restreint de départements représentatifs de la diversité du pays ».

A partir de ce cahier des charges institutionnel, il a été demandé à M Obin un cadre d’étude précis : « tout ce qui manifeste publiquement (signes, comportements, déclarations, écrits, actions), individuellement ou collectivement, de la part d’élèves, de personnels ou de familles, au sein des établissements scolaires, une appartenance religieuse. »

Le document, s’articule en trois parties : les quartiers et leurs évolutions ; l’établissement et la vie scolaire ; l’enseignement et la pédagogie. L’expertise postule à une objectivité axiologique afin de légitimer son diagnostique et ses propositions. Ainsi, l’objectivité et le professionnalisme doivent être de règle : « Il s’agit donc de procéder à un état des lieux objectif de cette question, de sa dynamique et de son évolution, en s’appuyant sur des enquêtes qualitatives opérées par des inspecteurs généraux dans des établissements situés dans un nombre restreint de départements représentatifs de la diversité de notre pays. »

Dans la logique d’expertise, la position de l’expert relève de l’idée que l’Etat sur une question précise a besoin d’une analyse externe lui permettant de mieux appréhender le sujet ou le problème présenté. Produite d’une commande de la puissance publique, le légitimité de l’expertise suppose néanmoins une autonomie structurelle avec le temps institutionnel et médiatique. Le paradoxe de l’expertise Obin réside dans cette tension implicite. Dans ce cas, les liens entre le texte (discours de l’objectivité) et le contexte (Question du voile, conséquence du 11 septembre) souligne l’ambiguïté fondamentale du rapport : « Cette étude ne peut donc prêter à généralisation et à dramatisation excessive : les phénomènes observés l’ont été dans un petit nombre d’établissements. »

En effet, dès l’introduction du rapport on peut lire : « L’idée de cette étude a émergé au printemps de 2003, à un moment où le débat médiatique et politique sur la laïcité ne s’était pas encore cristallisé autour de la question des signes religieux à l’école, et principalement du « voile » porté par certaines élèves de confession musulmane. » (..)« La méthode retenue a cependant été adaptée pour tenir compte de ce calendrier et éviter de « doublonner » avec ces travaux comme avec ceux menés l’année précédente par les inspections générales sur le communautarisme ». « (…) les signes et tenues vestimentaires ne semblaient constituer que « l’arbre qui cache la forêt », pour reprendre l’expression d’un membre de la commission Stasi. Nous avons également pris connaissance dans cette période du contenu des rapports Debré et Stasi, ainsi que des conclusions qu’en a tirées le Président de la République. »

Dans ce cadre, le rapport s’inscrit dans un mode de concurrence avec d’autres types de documents d’expertise relevant d’une même tendance à penser l’islam comme ontologiquement exogène : « Entre-temps le calendrier politique s’était accéléré : rapport de François Baroin au Premier Ministre, initiative d’une commission parlementaire présidée par le Président de l’Assemblée nationale, Jean-Louis Debré, puis nomination d’une autre commission par le Président de la République, placée sous l’autorité du Médiateur de la République, Bernard Stasi, enfin mise en chantier d’une loi dès la fin de 2003. Chacune de ces initiatives avait son objet propre et son calendrier ; nous n’avons souhaité ni modifier notre problématique ni accélérer nos travaux, par exigence méthodologique interne… »

Cet effet de compétition entres différentes expertises explique le discours homogène de ceux-ci sur la question de la laïcité et de son rapport avec les populations issues de l’immigration. Dans cette optique les différents documents (François Baroin, Pour une nouvelle laïcité, rapport au Premier Ministre, 2003 ; Jean-Louis Debré, La question des signes religieux à l’école, rapport de l’Assemblée nationale, 2003-2005 ; Bernard Stasi, L’application du principe de laïcité dans la République  ; rapport de la commission de réflexion nommée par le Président de la République. La Documentation française, 2004) visent à la construction d’une légitimité politique et culturelle visant à définir le cadre acceptable et reconnu des valeurs communes à l’aube du XXI siècle, face à ce qui est présenté comme le défi du 21 siècle que constitue la question de l’islam.

A partir de ces présupposés, l’ethnicisation de la question des élèves et son aspect religieux relève dans le cas de ces documents officiels d’un usage généralisé. D’après ces expertises, il semblerait que les problèmes quartiers-écoles seraient liés à trois facteurs : revendication communautaire, travail d’islamisation orchestrée, refus ostensible d’intégration (maintien de pratiques religieuses notamment le voile, le fait de savoir parler arabe, revendications communautaires). Ainsi, pour le député du Val de Marne, Benisti, la question de la délinquance relève d’une question culturelle d’où la question essentielle à ses yeux : « Y aurait-il corrélation entre l’usage de la langue arabe et la délinquance ? »

La fonction du travail d’expertise vise à confirmer sous forme de preuve objective et neutre les préoccupations des pouvoirs publiques sur la question de l’enseignement. Il s’agit par conséquent de faire correspondre à la réalité textuelle les données du réel. Construire un ordre de rationalité et d’intelligibilité apte à saisir les présupposés des experts. C’est ainsi que l’on peut comprendre le contexte et la mise en place de l’expertise de Mr Obin. A partir de cette médiation se structurent les différents choix de témoignages répondant aux hypothèses préalables.

Le discours professionnel du rapport décrit, par le menu les différents interlocuteurs de la question traitée, un signe à ses yeux de l’objectivité et de la neutralité de l’étude : « Nous présentons la synthèse, dans cette première partie, des entretiens que nous avons souhaité avoir dans chaque établissement visité avec de bons connaisseurs du quartier choisis par le chef d’établissement (le plus souvent des parents, des travailleurs sociaux ou des élus.) »(...) « (janvier à mai 2004), nous sommes allés sur le terrain observer quelques dizaines d’établissements scolaires répartis dans une vingtaine de départements :soixante et un collèges, lycées et lycées professionnels publics jugés susceptibles, davantage que d’autres, d’être affectés par des manifestations de la religion. Ces établissements ont été choisis par, ou en concertation avec l’inspecteur d’académie directeur des services départementaux (IA-DSDEN).L’équipe de direction, l’équipe de la vie scolaire, un groupe d’enseignants en général choisis par le chef d’établissement, ainsi que, chaque fois que possible, des habitants, responsables sociaux ou élus du quartier d’implantation de l’établissement, parfois également un groupe de personnels ATOSS. ».

La question des critères de légitimité des interlocuteurs n’est jamais explicitement située : Qui juge de la qualification de « bons connaisseurs » du quartier ? Qui déterminent la représentativité des parents, travailleurs sociaux, et élus que l’expertise est sensée avoir contacté ? (Voir critique des travailleurs sociaux par Yazid Kherfi dans son livre ‘’Repris de justesse’’, édition La Découverte, et Dounia Bouzar dans ‘’L’islam des banlieues’’ édition Syros, 2001). A partir de cette base d’entretien et de témoignage, les hypothèses de travail du rapport Obin relève du consensus général, elles partent du constat fait de la montée du phénomène religieux lié de manière univoque aux « élèves de confessions musulmanes » et du tabou que constitue ce processus marqué par le déni et le refoulement : « Nos hypothèses de départ étaient donc que les manifestations d’appartenance religieuse,individuelles et collectives, avaient tendance à se multiplier et à se diversifier, avec une rapidité et une dynamique fortes ; que, dans certains quartiers, elles pouvaient affecter tous les domaines de la vie personnelle, familiale et sociale ; que les jeunes y étaient particulièrement sensibles, voire qu’ils en étaient l’un des principaux vecteurs ; que l’école enfin était impliquée dans ce mouvement d’ensemble et que les formes qu’il y prenait étaient bien plus diverses et complexes qu’une certaine émotion médiatique autour du « voile » pouvait le laisser croire. »(…) D’autant plus – et c’est là le dernier élément général que nous voudrions mentionner dès cette introduction – que les manifestations d’appartenance religieuse semblent être, à tous les niveaux du système, la classe, l’établissement, l’académie, l’objet d’une sorte de refoulement, ou de déni généralisé de la part de beaucoup de personnels et de responsables (…). Nos observations ont très souvent contredit ces affirmations liminaires. A l’issue de nos travaux, il nous semble clair que les informations circulent très mal sur cette question à l’intérieur de l’éducation nationale, et qu’en conséquence la conjecture la plus probable est que les observations transcrites dans ce rapport sont sans doute en deçà de la réalité des établissements observés… »

Dans ce cadre conceptuel préétabli les témoignages prennent un « effet de flou » se situant sur quatre espaces de l’argumentation : de manière sémantique en multipliant des propos allusifs « semble-t-il » et « on nous a dit » ; par la construction d’une définition générique des acteurs : « nos interlocuteurs », « les quartiers », « la cité » ; par l’usage d’exemples pratiques anonymes sensés appuyer la construction du Rapport Obin : « Les quartiers que nous on décrit nos interlocuteurs… » (p 9) «  Ici encore, les histoires se ressemblent du Nord au Sud de la France, nos interlocuteurs décrivent en général une évolution plus brutale (…) Une affaire de génération semble-t-il (…) D’après nos interlocuteurs les plus avertis (…) » (p 10). Ces cas pratiques peuvent aller jusqu’à la trivialité des exemples symbolisant l’injonction faite à l’intimité des populations de maintenir la frontière entre espace public et espace privé. Le témoignage du « On » permet de valider un effet de domination sur des populations priées de répondre à l’injonction. Ainsi pour Mr Obin, dans l’émission ‘’culture et indépendance’’ : « Dans cette cité, On nous a dit que les filles doivent rester le week-end en pyjama afin de ne pouvoir ne serait-ce que sortir au pied de l’immeuble. » (p 12)

La logique de ce rapport est institutionnelle et repose par conséquent presque exclusivement sur les agents de l’institution scolaire ou habilités : « Ici un lieu de culte unique, ailleurs une multiplicité que les chefs d’établissements ne savent pas toujours identifier de manière précise. (Les fonctionnaires des RG sont la référence la plus souvent évoquée par les chefs d’établissement en ce domaine) » (p7). Dans ce cadre, l’expertise se présente comme un moyen de rationaliser les questions des professionnels (enseignants et chefs d’établissements) afin de briser le « tabou » du silence face aux peurs suscitées par la question de l’islam et de la laïcité.

La problématique se situe dans une logique entre attitude naïve (c’est à dire pour le rapport Obin relevant d’une attitude laxiste de la question) et prise au sérieux de la montée du sentiment religieux : Ainsi dans le paragraphe ‘’Les écoles primaires’’ (p 13) le rapport souligne : « Le comportement des élèves semble donc faire rarement problème. » Et en bas de page, il précise : « Nous ne pouvons cependant l’affirmer, une forme de déni pouvant également expliquer le peu d’informations recueillis par les inspecteurs d’académie. ». « Combien de jeunes enseignants notamment nous ont déclaré, candidement là encore… » (p27). « Les cas les plus nombreux concernent des élèves souhaitant affirmer leur appartenance à la religion musulmane. La très grande majorité des établissements que nous avons visités ont connu des tentatives de manifestation vestimentaire d’appartenance à cette religion… » (p15).

Dans cette optique, l’expertise du ministère de l’intérieur est légitimée comme apte à saisir les contours du problème. Ainsi, nul besoin des sciences sociales jugées comme essentiellement gagnées par la culture de l’excuse et du relativisme. Il faut au contraire une analyse « objective » et « neutre » c’est-à-dire relevant de la logique institutionnelle et sécuritaire. L’islam et sa problématique relève d’un problème d’ordre public, le ministère des cultes étant sous la direction du ministère de l’intérieur. Tout problème concernant la question religieuse est ainsi traité sous ce double angle.

De manière particulière il faut traiter de la narration et de la vision qu’a le texte sur la religion en général et l’islam en particulier, symptomatique des présupposés culturels des auteurs. Le document dans sa fonction d’analyse publique représente la traduction d’une tradition étatique, historique de contrôle social et politique. A partir de cette double logique, la sémantique peut sans problème méthodologique basculer dans une rhétorique sécuritaire qui tend parfois à la militarisation. Dans les différentes hypothèses de travail de ce rapport, l’idée générale se situe dans l’ordre de la conviction que la question du voile ne serait que « l’arbre qui cacherait la forêt » d’une question plus vaste et plus angoissante : l’islamisation dans la société française comme processus protéiforme et multiple. Une montée identitaire qui se construit sur l’émergence de ghettos dans l’espace national.

Le document prend dans ce cadre un aspect sociologique qui vise à cartographier le processus « de manière rationnelle » par l’entremise des médiateurs que sont les travailleurs sociaux : « Divers témoignages en provenance de travailleurs sociaux, d’enseignants, de personnels d’éducation, de personnels de direction nous avaient alertés : un phénomène beaucoup plus large, un mouvement d’une toute autre ampleur semblait affecter notamment la plupart des quartiers populaires, ceux qui sont de plus en plus témoins d’une ségrégation des populations sur la base de leur origine, et qu’on désigne souvent aujourd’hui, par analogie avec les Etats-Unis, comme les « quartiers ghettos » (..)

La narration sociologique permet de lire les processus en œuvre dans le cadre d’une configuration unique ou la diversité est réduite face à la logique du « Ghetto ». Le terme relevant de l’imaginaire médiatique sur les Etats-Unis illustre la difficulté pour le rapport de sortir des poncifs et des représentations vis-à-vis des quartiers : « Ce sont le plus souvent des collèges, lycées et lycées professionnels qui recrutent la totalité ou une partie significative de leurs élèves dans des quartiers dont la « ghettoïsation » est largement entamée, voire achevée ; ce qui s’y joue, insistons-y, ne peut donc être généralisé. (..)Deux grandes tendances opposées se dégagent de nos observations : l’unité et la permanence des formes de manifestation de la religion en milieu scolaire d’une part, la diversité de la prégnance et de l’acuité du phénomène de l’autre. Commençons par cette dernière. ». La question religieuse est identifiée comme une logique de prise de pouvoir de nature exogène.

Dans le chapitre ‘’Les régressions de la condition féminine’’, on peut lire : « Partout le contrôle moral et la surveillance des hommes sur les femmes tendent à se renforcer… » (p 11) « Partout ces refus et ces violences, on l’a dit plus haut, se développent dans les quartiers « ghettoïsés », au nom de la religion. » (p 21). Dans un premier niveau, nous assistons à la construction d’un champ sémantique « conditions féminines » « pouvoirs », « radicaux », « islamisation » , « mouvements rivaux », « résistance ». Dans une seconde séquence, les catégories sont organisées sous forme d’un rapprochement géopolitique entre la situation française et les différentes situations historiques (Guerre civile en Algérie et victoire du Fis ;Talibans en Afghanistan) : « Certains quartiers nous ont été décrits, par des chefs d’établissement et des élus, comme « tombés » aux mains des religieux et des associations qu’ils contrôlent. Dans d’autres, le tissu associatif laïque ancien a survécu, au moins en partie, ou s’est reconstitué dans un contexte de résistance… » (p7).

Cet effet de comparaison légitime sous un vocable expert un discours idéologique visant à la prise de conscience envers le danger de l’ « islamisation ». Face à ce qui est présenté (implicitement) comme des antécédents historiques, l’expertise se veut prophétique et justement alarmiste : la France serait elle au bord de tomber dans les mains des religieux radicaux ? La question n’est évidemment pas posée de manière directe car contrevenant à la logique de « neutralité » mais elle sous tend tout le document : « un « basculement » rapide et récent, l’accomplissement en quelques années de ce qu’ils appellent « l’islamisation » du quartier » (p 10)« (…) des jeunes plus pieux et plus radicaux prennent le pouvoir, ou tente de le prendre, au sein des associations cultuelles » (p 10) « En conséquence, les personnels se rendent rarement compte que ce qu’ils perçoivent comme un mouvement général et indifférencié de progression du religieux chez leurs élèves peut-être le résultat d’une surenchère entre mouvements rivaux dans une perspective de contrôle des populations et d’un quartier. » (p 11).

La cosmologie du texte se veut de nature défensive et prophétique. Elle appelle à la défense de l’ordre républicain et laïc face à ce que Mr Obin identifie comme les nouvelles menaces de dissolution de l’ordre social. L’islamisation relève du test politique visant à ébranler les cadres de l’ordre. La logique est celle d’une ligne de front de la civilisation laïque et républicaine face aux nouveaux sauvageons : « la conviction et la résolution du chef d’établissement (que ces tentatives cherchent souvent à tester) » (p16) « (…) offensive collective (jusqu’à douze élèves arrivant pour la première fois voilées, ensemble le même jour) » (p17) « Dans tous les cas, la réunion que nous avons provoquée avec les professeurs était la première organisée sur ce thème dans l’établissement ; c’est-à-dire que c’était la première occasion institutionnelle offerte à ces enseignants « de la ligne de front », selon l’expression de l’un d’eux… » (p30). Le rapport évoque très souvent une surenchère entre mouvements religieux radicaux « (…) dans une surenchère permanente qui donne aux plus radicaux souvent le plus de poids auprès des jeunes ou des plus fragiles. (La direction centrale des renseignements généraux estime ces radicaux à 1100 sur environ 50 000 convertis : Le Monde du 4 juin 2004). » Mais sans préciser ce qu’il entend par surenchère.

Dans cette optique l’islam est un danger relevant de l’affirmation identitaire et politique : Dans ce modèle de globalisation culturaliste et à prétention objective les moindre signes d’appartenances relèvent d’une logique de conquête dont l’islamisation serait le fer de lance. Ainsi pour le rapport Obin : « Ailleurs, elles ont pour but (Les signes et tenues vestimentaires) de se démarquer simplement de la France ou de ceux, élèves et professeurs, que l’on nomme « les Français ».On peut dire la même chose des tenues portant l’effigie d’une personnalité : si la vue de Che Guevara ne semble plus, de nos jours, susciter beaucoup de réactions, il n’en est pas de même évidemment de celle de Saddam Hussein ou de Oussama Ben Laden. » (p 15) « (…) il n’est plus exceptionnel d’observer dans des IUFM des étudiantes dont le foulard, et des étudiants dont la coupe de la barbe sont dénués d’ambiguïté. » (p21).

A partir de ces présupposés la France devient un pays en voie d’islamisation menacé par les mêmes dangers que ceux existant dans les pays musulmans « modérés » ou amis (Tunisie, Maroc, Algérie, etc.) :« Comme dans la plupart des pays musulmans, Oussama Ben Laden est en train de devenir, chez les jeunes de nos « quartiers d’exil », et donc pour une part notable de nos élèves, qui craint d’ailleurs de moins en moins de l’exprimer, la figure emblématique d’un islam conquérant, assurant la revanche symbolique des laissés-pour-compte du développement en rejetant en bloc les valeurs de notre civilisation. » (p23).

Tout sentiment d’appartenance à la religion islamique est rattaché à une cosmologie générale qui de Bagdad à Rabat symbolise l’altérité dans son caractère menaçant et intelligible : « Les professeurs se plaignent évidemment de la grande fatigue de beaucoup d’élèves (suite au ramadan) et les infirmières sont massivement sollicitées pendant cette période. L’une d’elle nous confie que ce qui était encore il y a peu encore une manifestation d’affirmation identitaire et une période de fête, semble devenir de plus en plus, chez beaucoup d’élèves, « un exercice de mortification » où la souffrance semble jouer un rôle central. » (p20).

Ainsi dans l’idée de l’altérité l’évocation de la mortification permet de restituer le sens commun médiatique visant à rattacher les démarches cultuelles en France à une altérité exogène : un continuum culturel évoquant implicitement le rite de la mortification chiite en Irak. Tout ce situe dans un rapport de force entre « eux » (Les radicaux, « les élèves musulmans » et « nous » (les chefs d’établissements, les enseignants, les travailleurs sociaux). Toute manifestation de l’identité religieuse est perçue comme symbolisant une guerre de civilisation à petite échelle visant à l’imposition d’un ordre normatif exogène.

La question ne relève plus d’un cadre d’objectivité passive et rationnelle mais d’un signal d’alarme de professionnels de l’enseignement visant à durcir la législation sur la laïcité et de manière générale le regard du « nous » (les français dit de souche) sur « eux »(les « musulmans » les « immigrants »).Ainsi, le rapport nous explique que « (…) l’observance du jeûne est manifestement l’objet de surenchères entres organisations religieuses, qui aboutissent à l’émergence puis à la diffusion de prescriptions de plus en plus de draconiennes, et de pratiques de plus en plus éprouvantes pour les élèves : ainsi de l’interdiction d’avaler le moindre liquide, y compris sa propre salive, qui entraîne la pollution des sols par les crachats et les refus de la piscine. » (p19) La question qui peut de manière méthodologique se poser est simple : Pourquoi le rapport n’interroge t’il pas les élèves eux-mêmes ? L’approche Obin est de type identitaire et différentialiste : elle pousse à l’altérisation du sujet devenu objet, afin de construire une chaîne relevant du racisme social et des stéréotypes médiatiques : l’individu devenant société, le politique devenant extrémiste, de l’extrémiste devenant terroriste, du terroriste devenant « fou de dieu ». Face à la chaîne de cohérence explicative, le temps et l’espace sont réduits à un discours de l’excuse, le souci de la complexité a une tiédeur intellectuelle.

L’objet étudié devient à l’aune de cette démarche non plus le sujet de l’étude mais le théâtre d’opérations permettant de légitimer l’usage de ces concepts. Ainsi « le monde arabe », « l’islamisme », « l’islam », le « nationalisme » deviennent des modes de justifications érudites d’analyses permettant implicitement l’imposition des présupposés. Cette approche se fait au nom de l’observateur impartial et légitime, éloigné du monde social qu’il étudie : « On peut se sentir fondé à appréhender le monde comme une représentation, un spectacle, à le regarder de loin et de haut et à l’organiser comme un ensemble destiné à la seule connaissance » (P Bourdieu, 38).A partir de la méconnaissance sociale qui s’instaure entre une certaine élite et le monde social se construit une rhétorique de la peur qui s’organise sur le modèle binaire « nous » et « eux » reproduisant de manière inversée le manichéisme de « l’islamo terrorisme ».

Djamel Assemi

Nasser Suleiman-Gabryel
Doctorant en science politique comparée et en philosophie (IEP d’Aix en Provence/Université de Genève)

Droits de reproduction et de diffusion réservés © Oumma.com

Trackbacks

Pour faire un trackback sur ce billet : http://jamhell.zeblog.com/trackback.php?e_id=206133

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment.

Ajouter un commentaire

Nom ou pseudo :


Email (facultatif) :


Site Web (facultatif) :


Commentaire :


 
Aimez-la France ou quittez-la! - Blog créé avec ZeBlog